Je me suis engagée sur le chemin de la photographie à l’âge de quinze ans. En 2011 je croise celui de la danse butô et décide de m’y aventurer. J'y rencontre d’autres danseurs et danseuses, nous nous regroupons en collectif autour du danseur et chorégraphe Gyohei Zaitsu, cherchons la danse ensemble, parlons de nos rêves et construisons des ponts entre les chemins. Ainsi chacun est invité à promener son balluchon sur le chemin du voisin.

Pour ce projet que j'ai appelé butographie, j'ai demandé aux danseurs du collectif qui le souhaitaient de danser pour moi et mon objectif, dans des conditions réelles de performance. Ce qui me permettait de pouvoir me déplacer et me placer à l'envie, sans craindre de gêner d'autres spectateurs.  Mais comme c'est mon projet, et mon site, j'y mets ce que je veux. Et puisque parfois j'ai eu la chance, lors de performances publiques, de pouvoir photographier librement, je me suis autorisée à inclure ces images au projet. Avec l'autorisation des danseurs bien sûr.

Butographie est  une expérience marquante; j'ai senti plusieurs fois mon être faire des  allers retours entre l'état de danseuse et celui de photographe. Je me suis déchirée à l'intérieur. Souvent j'ai eu envie de poser le boîtier. Pour me joindre à la danse, ou pour être simplement spectatrice. Les prises de vue ont également beaucoup éprouvé mes capacités de concentration, de réactivité, de mobilité. Je m'en suis remise beaucoup plus à l'intuition qu'à la technique proprement dite, ai bousculé mes habitudes, ai osé en me disant parfois que là, c'est vraiment n'importe quoi.

Au premier visionnage j'ai découvert des images déroutantes. Enfin certaines. Et à la phase du traitement, -oups, non, ce ne sont pas des photos brutes- j'ai eu de nombreuses hésitations et me suis quelquefois sentie complètement perdue. Certaines m'ont demandé beaucoup de temps de réflexion, de digestion. Je les sens très fortes mais extrêmement fragiles et ai peur de les froisser en étant trop brutale ou trop pressée. D'ailleurs au terme de traitement je préfère celui d'interprétation. J'ai connu la peur de me tromper, de trahir la danseuse ou le danseur. Pour résumer "en image", depuis le début de ce projet je suis un éléphant qui marche sur des œufs.

Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à toutes celles et ceux qui me confient ainsi leur âme et leur corps. La résolution des photos me permet en quelque sorte de les disséquer.  Je vois la moindre expression, la moindre parcelle de peau. J'ai accès à quelque chose qui échappe au regard "en direct". Je suis consciente de ce privilège. et c'est avec émotion que je le partage, même si les photos publiées sur ce site sont très compressées.

 

Quelque soit l'accueil que toi, oui toi, derrière ton écran, tu réserveras à ces images dont l'esthétique te dérangera peut-être, ce projet me permet d'avancer de concert sur mes deux chemins et c'est un grand bonheur.

© Françoise Royer-Rondeau