“Le butoh est un corps mort debout dans le désespoir.”

 

Tatsumi Hijikata

LE BUTŌ AUJOURD’HUI

 

 

Largement ignoré, voire méprisé au Japon, c’est en Europe, et notamment en France, que le butō va être reconnu comme une forme originale de danse-théâtre, fascinant par son étrangeté.

La plupart des danseurs butō japonais ont acquis une reconnaissance lors de tournées à l’étranger et le plan artistique français a joué un rôle non négligeable dans la diffusion de cette danse, et ce malgré les tentatives de dissuasion des diplomates japonais. Loin de nos techniques occidentales de danse, le butō est plus une expérimentation  qu’une esthétique en soi, offrant ainsi à notre regard une approche inhabituelle. Le danseur butō ne manque pas d’exercer sur le spectateur européen une étrange fascination à travers son corps dénudé d’une blancheur poudreuse, ses attitudes contorsionnées et sa proximité à la terre. Cependant le butō est un art qui peut mettre mal à l’aise le spectateur occidental non averti, qui devra se détacher de ses canons de beauté, modifier sa perception du beau à travers certaines esthétiques comme celle de la mort, du corps désarticulé et de la beauté de la souffrance ou de l’inconfort. Le butō peut scandaliser, comme il peut susciter de la curiosité ou même fasciner en apportant quelque chose de nouveau et d’in-conventionnel au spectateur.

Bien que reconnu, le butō reste une forme mineure dans les arts de la danse, les publics étant formatés à adhérer à des modèles de danse en adéquation avec tout ce que le butō se refuse de faire : proposer des solutions à des questions, remuer le spectateur. Avec le butō, le spectateur doit se remuer tout seul. Toute proposition d’interprétation de sa part reste juste, sans contresens possible, le butō étant lui-même à contre-courant d’une tradition ancrée de la danse. D’une manière générale, l’interprétation et la compréhension du butō peut rester énigmatique.  C’est un art d’autant plus fascinant que sa signification est inhabituelle et stimule chez le spectateur une curiosité et une découverte.

Malgré son ancrage depuis plusieurs générations, cet art est l’un des seuls à posséder la faculté de se renouveler sans cesse. Le butō d’aujourd’hui est un art de la germination, il induit au spectateur une pensée malléable qui évoluera pendant la représentation, après la représentation et bien plus tard encore. Depuis sa naissance, il est en équilibre perpétuellement fragile à cause de ses contradictions et ne parvient pas à se faire une place à part entière dans le monde de la création dansée. Il peine à trouver son public car étranger à tout imaginaire commun et étrange lui-même par sa forme oscillant entre cauchemar et folie. Par son décalage avec la création actuelle, il permet des choses que ne permettent pas les danses plus conventionnelles. Il se revendique par la même occasion art pluridisciplinaire, s’ouvrant et se mêlant à diverses formes qui forgent la caractéristique d’un  chorégraphe ou d’un danseur. Il existe autant de formes de butō que de danseurs.

NAISSANCE DU BUTŌ

 

 

Le butō 舞踏 (de 舞 Bu " la danse" et de 踏 To "fouler le sol"), ou l’ankoku butō ", la danse des ténèbres", est une danse née au Japon dans les années soixante.

Ses fondateurs, Tatsumi Hijikata (1928-1986), rejoint par Kazuo Ohno (1906-2010), choisissent pour qualifier leur nouvelle approche de la danse un terme qui désigne toutes les danses importées sur le territoire nippon. Dès sa création, la danse butō s'est définie comme une danse de l’« autre », une « autre » danse, une danse de l'étranger. C'est dans cette altérité assumée que les danseurs butō ont puisé les forces de leur rébellion contre l'ordre et l’esthétisme établi, et qu'ils ont rompu avec les arts vivants traditionnels japonais comme le théâtre Nô ou Kabuki. S'inspirant des pratiques artistiques modernes occidentales, de l’expressionnisme allemand au surréalisme, le danseur butō est en quête de l'expression pure plutôt que de l'illustration des sentiments, et il propose des actions fortes plutôt que des images. À la même époque que le mouvement Gutaï, la danse butō redéfinit la pratique de la danse et de la performance dans une approche pluridisciplinaire. Et, tout en se réclamant d'un « anti-art », les danseurs butō affirment la matérialité concrète des corps et des actions en accord avec une introspection et une disponibilité au monde.

 

Surgissant dans une société en pleine mutation après Hiroshima, Nagasaki et le traumatisme politique, social et culturel de la défaite de 1945, cette danse provoqua un véritable choc, préfigurant le soulèvement de la jeunesse japonaise contre les excès de l’influence occidentale, surtout américaine. Ce soulèvement social révélait un désespoir profond. Le peuple japonais se sentant toujours envahi et humilié voulait renouer avec son histoire profonde.

 

Le butō dévoile le caché, la mémoire ancestrale. C’est une danse de la métamorphose, qui relie la mort à la vie, un passage perpétuel du néant à la vie et de la vie au néant. Dénué d’artifices, il utilise un langage corporel minimaliste dégagé des codes gestuels de l’art  traditionnel. Il s’oppose en outre au jeu psychologique de l’acteur. Pas de costume, pas ou peu de décor, le corps quasi nu est peint en blanc et le crâne rasé. Le butō célèbre les rites de la vie : la naissance, la passion amoureuse, la douleur, la mort, l’absence, le désespoir. Mélange de danse, de théâtre, d’improvisation, le butō n’est pas exempt d’une certaine sauvagerie, d’un retour aux forces fondamentales. Le corps du danseur est à la fois humain, animal, végétal, minéral et en constante transformation, mourant et renaissant sans cesse.

© Françoise Royer-Rondeau